Le pâtre des étoiles – راعي النجوم
1971

Le pâtre des étoiles – راعي النجوم

Portrait biographique de Ali Douagi, figure majeure de la littérature tunisienne, retraçant son parcours de sa naissance à sa mort. À travers des témoignages et des images d'archives, le film fait revivre le destin de cet écrivain et intellectuel, membre du groupe littéraire Taht Essour, tout en esquissant le portrait d'une génération et d'une époque.

Penser Douagi à la manière de Douagi 

(1971) Le Pâtre des étoiles de Hatem Ben Miled

Comment raconter un conteur ? Comment faire tenir dans un portrait celui qui a passé sa vie à multiplier les histoires et les personnages ? Le défi est d’autant plus grand lorsqu’il s’agit d’Ali Douagi. Écrivain, poète, conteur, parolier, journaliste, caricaturiste, autodidacte. Douagi semble avoir vécu plusieurs vies sans jamais se laisser enfermer dans une seule.

Avec Le pâtre des étoiles, Hatem Ben Miled ne semble pas chercher à résoudre cette difficulté. Il en fait plutôt la matière même de son film. Car, pour raconter Douagi, il choisit de convoquer plusieurs voix. Cette construction rapproche le film de l’œuvre dont il reprend le titre. Dans le texte éponyme, le dialogue entre un homme et une femme fait coexister deux façons d’habiter le monde. À l’idéal, au rêve, aux étoiles répondent les exigences terrestres et les préoccupations immédiates. Ben Miled reprend ce principe à son compte. Il croise des regards qui font apparaître plusieurs Douagi. Comme dans le texte, ce qui compte n’est pas de savoir quelle voix dit vrai, mais ce que leur réunion fait apparaître. Ben Miled fait ainsi du montage l’équivalent d’un dialogue. À mesure que le film avance, il devient difficile de séparer complètement l’homme de ce qu’il a écrit, ou la vie de la manière dont il l’a transformée en histoires.

Cette dynamique se prolonge dans la création. Douagi revendique une littérature qui ne copie pas l’Occident et qui puise ses figures dans le peuple, avec des histoires qui parlent de la société tunisienne. Ben Miled transpose cette conception dans l’image. Le souk, la médina, les cafés, les rues et la langue populaire constituent le territoire à partir duquel Douagi pense et écrit. Le film fait ainsi entrer cet univers dans le cadre.

Le documentaire fait progressivement apparaître la personne derrière l’œuvre. C’est particulièrement sensible dans la question des femmes. Le lien fusionnel avec la mère, sa surprotection, le sentiment de ne pas correspondre à une certaine idée de la virilité, les difficultés amoureuses : autant d’éléments qui permettent de mettre en regard l’homme réel et les représentations féminines qui traversent son œuvre. La femme devient ici un espace où se rencontrent désir, peur, idéalisation et impossibilité du lien. Le rapprochement avec Le pâtre des étoiles devient alors particulièrement fécond : la relation entre l’homme et la femme n’est plus seulement une intrigue ; elle peut être lue comme l’une des lignes de force qui traversent l’imaginaire de Douagi.

Le film refuse pourtant de transformer ces éléments en explication psychologique définitive. Une voix propose une interprétation, une autre apporte un souvenir, les textes de Douagi en proposent une autre. La vérité de l’être demeure dans l’écart entre ces voix. C’est là que la forme documentaire rejoint véritablement l’écriture de Douagi. Le titre cesse alors d’être celui d’une œuvre simplement transposée au cinéma. Il devient une clé de lecture.

Le « pâtre des étoiles » est celui qui regarde ailleurs, mais que la terre ne cesse de rappeler à elle. Chez Douagi comme chez Ben Miled, quelque chose se construit dans cette distance : le film accueille les contradictions de son personnage. Et c’est ainsi qu’il parvient le mieux à faire revivre Douagi : en continuant à le faire penser.

Fadoua Medallel | Septembre 2026

 



Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 27 Septembre 2026 :

Coupure-LA-PRESSE-Article-autour-du-film-(1971) Le Pâtre des étoiles de Hatem Ben Miled Fadoua-Medallel-Cinephile-tunisienne

 

Noxe Studios

The Noxe Film Studio
1418 Noxe Street, Suite 3845
California, USA

Center Office

+(01) 426-9824
hello@gloriathemes.com
12369, New York, USA