Cast & Crew
Une jeunesse rurale face à l’économie de l’attente !

Le film s’ouvre sur une scène presque anodine : deux jeunes hommes discutent à l’ombre, calculent maladroitement les coûts d’un mariage, se trompent dans leurs comptes, recommencent. Leur naïveté arrache quelques sourires. Mais derrière cette légèreté apparente se dessine progressivement une réalité beaucoup plus lourde. Le mariage devient ici une unité de mesure du désespoir social. Se marier coûte trop cher. Attendre devient une condition de vie. Sélectionné dans la compétition officielle des courts métrages de la 36ème édition des Journées Cinématographiques de Carthage, le documentaire inscrit d’emblée son regard dans un contexte social tunisien contemporain.
Peu à peu, le court-métrage dévoile son véritable territoire : les champs de tomates de la région d’Om Zain à Gafsa. Les personnages travaillent dans une mécanique économique qui les dépasse : coopératives, usines de transformation, intermédiaires, dettes, saisons incertaines. Le film expose les rouages d’un système agricole où les cultivateurs semblent condamnés à l’épuisement. Les rêves sont simples (construire une maison, se marier, avancer dans la vie) mais constamment repoussés. L’un des jeunes hommes attend depuis 2020 pour pouvoir se marier. Trois ou quatre ans plus tard, rien n’a changé. Le temps s’est figé.
Le film met en lumière l’isolement des cultivateurs face aux exigences de la production agricole et l’abandon progressif des mondes ruraux. Faute de formation ou d’accompagnement réel, certains se tournent vers internet pour trouver des solutions techniques, notamment dans l’usage des pesticides. Cette circulation non encadrée du savoir traduit une modernité agricole fragile, où les outils techniques se diffusent plus vite que les connaissances nécessaires pour les maîtriser.
Dans ce contexte, la responsabilité économique est entièrement reportée sur les travailleurs eux-mêmes. Une seule logique domine : garantir la récolte pour espérer générer un revenu. Cette pression permanente engendre une forme d’urgence et d’angoisse qui structure les pratiques agricoles. La dépendance aux pesticides devient alors le symptôme d’un système où la survie économique prime sur toute autre considération, révélant une précarité structurelle profonde.
Ce qui marque d’emblée, c’est la manière dont le film saisit cette violence sans emphase. Tout semble usé : les corps, les discussions, les attentes, même les blagues portent une fatigue intérieure. La caméra capte des hommes coincés dans une boucle économique absurde où le travail ne produit jamais assez pour accéder à une vie digne.
Le documentaire est né d’un long processus d’immersion. La réalisatrice évoque une année passée auprès de ses personnages et près de vingt heures de rushs pour un film final de vingt-trois minutes. Cette durée traverse le court-métrage et se ressent dans la relation entre la caméra et les protagonistes. Les paroles semblent surgir naturellement, sans mise en scène apparente, dans un espace de confiance construit dans le temps.
Lors du débat post-projection, la cinéaste revient sur l’origine du projet : une intuition paysagère, celle de terres jaunes devenant rouges sous l’effet de la culture de la tomate. Le film était d’abord pensé comme un documentaire environnemental avant de se déplacer vers les hommes. Ce glissement laisse une trace : le paysage demeure en arrière-plan, comme une mémoire du projet initial. La terre devient un personnage silencieux, transformé par la logique agricole.
Cette présence de la tomate rappelle aussi d’autres documentaires qui ont utilisé ce produit agricole comme révélateur social. Dans L’Île aux fleurs (1989), Jorge Furtado suit le parcours d’une tomate jusqu’à une décharge brésilienne pour exposer les mécanismes de la pauvreté et de l’exclusion. Plus récemment, Quand les tomates rencontrent Wagner (2019) de Marianna Economou filme un village grec tentant de survivre à la crise économique grâce à une production artisanale de tomates biologiques. Dans ces films comme ici, la tomate dépasse sa simple fonction agricole pour devenir le point d’entrée d’un regard sur les fragilités humaines et économiques.
Le film articule également des temporalités contrastées. Aux scènes de frustration et de calcul s’opposent des moments de fête, comme une zarda où le village se rassemble. Ces instants constituent une respiration. Ils rappellent que la vie continue malgré tout, dans une forme de persistance collective.
La mise en scène repose sur une caméra d’observation, peu intrusive. Elle privilégie l’écoute des situations ordinaires et refuse la dramatisation. Ce choix renforce l’impression d’authenticité, mais soulève aussi une question critique : jusqu’où la retenue peut-elle devenir effacement du regard ?
Ce court métrage documentaire laisse surtout une sensation persistante : celle d’un monde où les projets les plus simples deviennent des calculs impossibles. Ces hommes qui parlent de mariage sous un arbre deviennent progressivement les symptômes silencieux d’un système plus vaste : une jeunesse rurale qui travaille sans parvenir à transformer son travail en avenir. Le documentaire montre, avec une grande justesse, l’usure lente des aspirations et l’étroitesse de l’horizon.
Fadoua Medallel | Juin 2026

