Tout est spectacle !

Avant La strada, avant Les Nuits de Cabiria, avant La dolce vita et 8½, il y eut une petite troupe de comédiens qui sillonnait l’Italie de théâtre en théâtre, avec quelques costumes et beaucoup d’illusions. C’est dans cet univers itinérant que s’inscrit Les Feux du music-hall (Luci del varietà, 1950), premier long métrage associé au nom de Federico Fellini, coréalisé avec Alberto Lattuada.
Le film est surtout intéressant lorsqu’on accepte de le regarder pour ce qu’il est : une œuvre de jeunesse. Car Les Feux du music-hall parle précisément de la distance qui sépare les êtres de leurs rêves, les ambitions de leurs moyens.
Checco Dalmonte, interprété par Peppino De Filippo, dirige une compagnie qui peine à rencontrer le succès et aspire à une grande carrière. Liliana, incarnée par Carla Del Poggio, jeune femme fascinée par les vedettes et les romans-photos, espère quant à elle accéder à la célébrité. Melina, jouée par Giulietta Masina, aime Checco et reste auprès de lui malgré ses infidélités. Trois personnages, trois rapports à l’illusion : Checco s’invente un avenir, Liliana cherche à échapper à sa condition présente, tandis que Melina accepte douloureusement le monde tel qu’il est.
Cette opposition donne au film sa structure. Le métier qu’ils ont choisi devient, au-delà d’un simple gagne-pain, une manière d’être. Checco se donne des airs de grand impresario alors qu’il peine à payer les billets de train de ses compagnons de route. Liliana se comporte déjà comme la future tête d’affiche avant même de le devenir. Melina, dans sa fidélité, endosse le rôle de la femme qui attend et pardonne. Derrière les numéros de music-hall, chacun interprète ainsi un personnage de sa propre existence.
Le film laisse affleurer une véritable tendresse derrière ces espoirs. Checco est vantard, infidèle, souvent pitoyable, mais il n’est pas odieux. Lorsqu’il revient finalement à la bande, il se voit déjà au sommet. Et lorsque son regard se pose sur une nouvelle jeune femme dans le train, il se remet à jouer au séducteur. L’échec déplace sans cesse son ambition, sans jamais en tarir le besoin.
Cette mécanique intime trouve son équivalent dans le mouvement du groupe : Il parcourt les routes, change de ville et de public, mais reste enfermé dans la même précarité. La mobilité physique devient ainsi le contraire d’une véritable progression : La route devient une succession de nouveaux lieux où le même cycle peut recommencer.
C’est là que le jeune Fellini apparaît le plus nettement. Les nuits, les silhouettes de passage, les petits théâtres, les marginaux, les personnages grotesques et mélancoliques annoncent effectivement certains motifs du cinéma à venir. Giulietta Masina porte déjà quelque chose des figures féminines que Fellini développera ensuite. Mais Luci del varietà reste encore largement attaché à une observation néoréaliste du monde : les hôtels pauvres, les gares, les petites villes, les difficultés financières et les existences précaires sont regardés avec une attention concrète.
À l’image du collectif qu’il raconte, le film avance lui aussi dans la débrouille, porté par des moyens limités. Après le refus de Lux Film, société de production avec laquelle Lattuada avait l’habitude de travailler, les deux hommes créent leur propre coopérative avec leurs épouses et quelques collaborateurs. Le film change de titre, connaît des difficultés financières et se retrouve en concurrence avec Vita da cani (Une vie de chien), de Mario Monicelli et Steno, qui suit lui aussi les déboires d’une formation itinérante. Sorti après son concurrent, Luci del varietà connaît un échec commercial qui fragilise jusqu’à la relation entre les deux réalisateurs.
Il y a là une ironie presque parfaite : un film sur une troupe qui cherche à se faire une place peine lui-même à trouver la sienne.
Mais cette fabrication n’est finalement qu’une autre manière de raconter ce que le film met en scène : le désir de faire exister un spectacle malgré les obstacles, de croire encore à une carrière lorsque les signes du succès se dérobent. L’illusion, au cœur de Luci del varietà, traverse depuis longtemps le cinéma consacré aux artistes et à ceux qui vivent entre les promesses de la célébrité et les contraintes du quotidien. Le rapprochement avec Chaplin, notamment The Circus, permet ainsi de replacer le film dans une histoire plus vaste, sans le réduire à un catalogue de « futurs motifs felliniens ». Ce qui demeure, plus simplement, est un film sur des êtres qui continuent à croire à leur métier alors même que celui-ci les abandonne.
Fadoua Medallel | Octobre 2026
Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 04 Octobre 2026 :



