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La liberté en constellation

Lorsque Hedi, un vent de liberté est présenté à la Berlinale en 2016, le premier long métrage de Mohamed Ben Attia crée la surprise. Récompensé par l’Ours d’argent du meilleur acteur pour Majd Mastoura et par le Prix du meilleur premier film, le drame tunisien bénéficie également du soutien de Jean-Pierre et Luc Dardenne, figures majeures du cinéma social européen, qui rejoignent le projet comme coproducteurs après la lecture du scénario. Leur implication inscrit d’emblée le film dans une filiation assumée : celle d’un cinéma attentif aux existences ordinaires, où les enjeux collectifs émergent à travers les itinéraires individuelles.
C’est dans ce cadre que Hedi déploie sa singularité. Le film déplace progressivement le centre de gravité du récit vers un travail d’écriture des personnages d’une grande finesse. Le véritable sujet du film n’est pas Hedi lui-même, mais l’entrelacs de liens qui l’unit à sa mère, à son frère Ahmed, à sa fiancée Khedija et à Rym. Chacun d’eux incarne une manière différente de répondre à une même question : que faire de sa liberté ?
Le récit suit Hedi (Majd Mastoura), un jeune représentant commercial vivant à Kairouan sous l’autorité affective d’une mère omniprésente (Sabah Bouzouita). Alors que son mariage avec Khedija (Omnia Ben Ghali) approche, une mission professionnelle l’envoie dans une station balnéaire à Mahdia. Cette parenthèse loin du cercle familial provoque une rencontre décisive avec Rym (Rym Ben Messaoud), animatrice touristique indépendante et solaire.
Mohamed Ben Attia construit un récit où aucun personnage n’est réductible à sa fonction dramatique. La mère n’est pas uniquement celle qui enferme Hedi dans une vie qu’il n’a pas choisie. Khedija n’est pas l’obstacle à l’épanouissement. Rym n’est pas la promesse romantique d’une existence meilleure. Ahmed (Hakim Boumessaoudi) n’est pas simplement le modèle de la réussite sociale. Tous participent à une réflexion plus vaste sur les différentes manières d’habiter le monde dans une Tunisie post-révolutionnaire où les repères sociaux vacillent sans pour autant disparaître.
Hedi occupe une position particulière au sein de ce dispositif. Il constitue un espace de circulation entre plusieurs modèles de vie. Souvent interprétée comme une faiblesse individuelle, sa passivité renvoie en réalité à un système de relations qui entrave l’affirmation de son autonomie. Cette posture fait de lui une surface de projection où viennent se confronter des visions concurrentes de l’existence. Le film met en scène la lente émergence d’un désir personnel.

Face à lui, la mère représente une première manière de répondre à la liberté : la neutraliser au nom de la protection. Son amour pour son fils est indiscutable. Pourtant, cet amour produit un effet paradoxal. En cherchant à sécuriser son existence, elle lui retire progressivement la possibilité de construire sa propre trajectoire. La mère ne refuse pas l’émancipation par cruauté ; elle la redoute parce qu’elle implique l’incertitude. Son personnage incarne ainsi une culture de la stabilité héritée d’une génération pour laquelle l’ordre social constitue avant tout une protection contre le chaos.
Ahmed, le frère installé en France, semble offrir l’alternative inverse. Là où Hedi reste, Ahmed est parti. Là où Hedi subit, Ahmed paraît avoir choisi. Pourtant, le film introduit rapidement des fissures dans cette image de réussite. Son éloignement géographique ressemble parfois à une stratégie d’évitement. L’émigration apparaît alors comme une autre manière d’habiter son rapport au possible, en cherchant ailleurs l’espace que son environnement d’origine ne lui offrait pas.
Khedija représente une troisième posture. Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture superficielle, elle n’incarne pas la tradition contre la modernité. Elle est plutôt le personnage qui adhère le plus sereinement aux rôles sociaux disponibles. Mariage, maison, stabilité, enfants : son horizon est parfaitement lisible. Lorsqu’Hedi lui demande ce qu’elle souhaite personnellement pour elle-même, son silence révèle moins une absence d’élan qu’une adéquation presque parfaite entre ses aspirations et les normes collectives. Khedija évolue à l’intérieur des limites qu’elle accepte.

Rym, enfin, semble porter la figure la plus évidente de cette échappée. Affranchie et spontanée, elle se déploie en dehors des cadres traditionnels. Pourtant, Mohamed Ben Attia évite soigneusement d’en faire un symbole simpliste de la modernité. C’est même elle qui formule la critique la plus lucide du parcours d’Hedi. Elle comprend avant lui que son envie de départ relève davantage de l’impulsion que d’un véritable projet de vie. Rym incarne ainsi une capacité d’action consciente de ses responsabilités. Contrairement à Hedi, elle sait que choisir implique aussi de renoncer.
À travers ces cinq personnages se dessine une véritable géographie de la liberté. La mère la contient. Ahmed la cherche dans l’éloignement. Khedija l’inscrit dans la continuité des conventions sociales. Rym l’assume comme une pratique quotidienne. Hedi, lui, oscille entre ces différentes positions sans parvenir à s’y fixer.
Cette lecture éclaire également la dimension politique du film. Car la révolution tunisienne n’apparaît jamais frontalement comme sujet central. Elle existe en arrière-plan, comme une question silencieuse qui traverse les existences. Que faire lorsqu’un espace de liberté s’ouvre soudain devant soi ? Comment inventer sa voie après avoir longtemps vécu sous le signe de la conformité ? Les hésitations d’Hedi deviennent alors celles d’une génération entière.
Ce déplacement structure le film. Il ouvre un horizon de possibles, mais celui-ci demeure traversé par des tensions et des compromis. En façonnant des personnages aussi nuancés, Mohamed Ben Attia montre que la construction de soi est un processus fragile, traversé de contradictions.
C’est pourquoi le dernier plan du film demeure si puissant. Hedi ne choisit ni le retour à l’ordre ancien ni la fuite romantique. Pour la première fois, il suspend les injonctions qui pèsent sur lui. Cette immobilité finale constitue le premier acte véritablement libre d’un personnage qui, jusqu’alors, n’avait fait que circuler entre les attentes des autres.
Fadoua Medallel | Juin 2026

