Cast & Crew
la mécanique humaine

Avec Les Enfants de Belle Ville (Shahr-e Ziba, 2004), Farhadi signe son deuxième long métrage. Sous les apparences d’un drame judiciaire, le réalisateur iranien construit une réflexion dense sur la justice et le pardon. À partir d’une intrigue simple : Akbar, un adolescent condamné à mort pour avoir tué la jeune femme qu’il aimait lors d’un crime passionnel conçu, dans son esprit, comme un double suicide, atteint ses dix-huit ans et devient légalement exécutable. Son ami Alaa, accompagné de la sœur d’Akbar, se lance alors dans une course contre le temps pour convaincre le père de la victime d’accorder son pardon.
Le film repose sur une singularité juridique iranienne : dans les affaires de meurtre, la famille de la victime peut choisir d’exiger l’application du qisas (la loi du talion) ou d’accorder son pardon, parfois contre le versement d’une compensation financière (diya). Cette disposition devient sous le regard de Farhadi un extraordinaire laboratoire cinématographique. Car elle déplace la question essentielle. La justice ne cherche plus uniquement à établir une culpabilité ; elle interroge celui qui détient le pouvoir de rompre la chaîne de la violence.
Dans cette perspective, le pardon cesse d’être un élan du cœur pour devenir un espace de négociation. C’est tout le génie du scénario : Personne ne remet véritablement en question les actes d’Akbar. Leur gravité ne fait aucun doute. Le débat porte exclusivement sur la valeur de sa vie restante. Combien vaut une seconde chance ? À quelles conditions peut-on continuer d’exister après avoir détruit une existence ? Peut-on seulement convertir une perte irréparable en décision juridique ?
Farhadi ne répond jamais. Il préfère observer les mécanismes qui se mettent en place autour de ces questions. Chez lui, le jugement ouvre une seconde histoire. Le droit déplace le conflit vers la société.
Cette circulation permanente explique la mise en scène. Les bureaux administratifs, les appartements modestes, les rues de Téhéran, les salles d’attente ou les cours intérieures occupent bien davantage l’écran que les lieux du pouvoir officiel. Les décisions les plus importantes ne sont jamais prises dans les institutions. Elles émergent autour d’une table ou au détour d’une visite familiale. Cette géographie raconte aussi quelque chose de plus vaste : dans son cinéma, le pouvoir appartient souvent à celui qui peut dire « non ».

Le père de la victime ne dispose d’aucune puissance politique particulière. Il n’est ni juge, ni policier, ni religieux. Pourtant, tout le monde gravite autour de lui. Son refus immobilise le destin de plusieurs familles. Son hésitation suspend le temps.
Cette manière de redistribuer le pouvoir annonce déjà les grands films à venir. Dans Une séparation, une aide-soignante bouleversera l’existence d’un couple bourgeois. Dans Le Passé, une adolescente détiendra les clés d’un drame familial. Dans Le Client, un homme ordinaire sera confronté à une décision qui dépassera infiniment sa condition.
Dans ce film et à mesure que le récit avance, toute certitude se fissure. Derrière le crime apparaissent des familles endeuillées, des traditions, des humiliations sociales, des rapports de classe, des croyances religieuses, des affects contradictoires. La justice cesse d’être un mécanisme pour redevenir une expérience humaine, irréductiblement imparfaite. Les personnages tentent de préserver ce qui peut encore l’être dans un monde où chaque décision produit une nouvelle blessure. Une impossibilité du jugement s’installe.
Plus de vingt ans après sa réalisation, nous sommes à une époque où le débat public réclame sans cesse des positions tranchées et des coupables immédiatement désignés. Le cinéma de Farhadi rappelle une évidence devenue presque subversive : comprendre n’est pas excuser, et suspendre son jugement n’est pas renoncer à la justice. C’est au contraire reconnaître que toute décision humaine demeure traversée par une part d’opacité que le droit ne peut entièrement résoudre.
Fadoua Medallel | Juillet 2026

