Ce que la caméra choisit de regarder

« Ce n’est pas ça qu’il faut filmer ! »
À un moment de Direct Action, une femme, hors champ, adresse cette remarque aux cinéastes. La phrase surgit comme une légère perturbation dans le dispositif documentaire.
Qui décide de ce qui mérite d’être regardé ? Qu’est-ce qu’il faut cadrer lorsqu’on filme une lutte ?
À Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes, dans l’ouest de la France, un projet de nouvel aéroport a longtemps suscité une forte contestation de la part d’habitants et de défenseurs de l’environnement. L’infrastructure devait prendre place sur un vaste ensemble de terres cultivées et de zones humides, dont les opposants défendaient la richesse écologique. À partir de 2012, des occupants s’installent progressivement sur les parcelles menacées et créent une « Zone à Défendre », la ZAD. Le lieu devient le cœur d’une mobilisation qui se prolonge pendant plusieurs années. En janvier 2018, l’État français renonce finalement au projet. La victoire marque alors le début d’une nouvelle période.
C’est dans cet « après » que s’inscrit Direct Action, réalisé par Guillaume Cailleau et Ben Russell. Les cinéastes s’installent dans la ZAD pendant plus d’un an et observent celles et ceux qui continuent d’y vivre.
Ils choisissent de partir des individus. Les personnes existent d’abord à travers leurs tâches. Le combat collectif apparaît alors sous une forme très concrète : une maison à bâtir, un champ à cultiver, un objet à réparer, un repas à préparer. Le film déplace notre regard : comprendre ce qui s’est joué ici passe aussi par l’observation de celles et ceux qui, une fois la victoire acquise, cherchent à faire tenir ensemble un quotidien et une certaine idée de la vie en commun.
Puis le mouvement gagne Sainte-Soline, une petite commune rurale située à environ 200 kilomètres au sud-est de Notre-Dame-des-Landes, toujours dans l’ouest de la France. Là, l’enjeu est l’eau. Des agriculteurs et des militants écologistes s’opposent à la construction de « méga-bassines », de vastes retenues destinées à stocker en hiver de l’eau pour irriguer les cultures pendant les périodes sèches. Pour ceux qui les contestent, ces ouvrages accaparent une ressource devenue plus rare et favorisent une agriculture intensive au détriment d’un partage plus collectif de l’eau. En mars 2023, des milliers de personnes se rassemblent à Sainte-Soline pour faire obstacle au projet.
Les mêmes corps que l’on regardait travailler, dans la première partie du film, apparaissent désormais dans la foule à Sainte-Soline. Le territoire lui-même se transforme : le champ, espace de travail et de vie, devient lieu de tension. Ce que le film avait montré séparément se rassemble alors dans un même cadre. Sainte-Soline recompose ainsi rétrospectivement ce qui précédait. Le montage produit une forme de révélation : la lutte change d’échelle, se déplace vers un autre territoire et fait émerger, sous nos yeux, un « nous ».
Le paradoxe du titre devient alors plus évident. Direct Action renvoie à l’action politique directe : agir soi-même sur un rapport de force plutôt que déléguer cette action à un intermédiaire. Pourtant, le film montre beaucoup plus souvent l’attente que l’affrontement, le travail que la confrontation, la répétition que l’événement. Peut-être parce que l’action directe ne se résume pas à s’opposer. Construire une autre manière d’habiter le monde peut déjà être une action. C’est là que la forme du film rejoint son sujet. À une communauté qui cherche d’autres façons de vivre répond un cinéma qui cherche d’autres façons de regarder. La ZAD expérimente dans le réel ; le film expérimente dans sa forme. L’une construit dans la durée, l’autre filme dans la durée. Dans l’influence de Jean Rouch et de Chantal Akerman, le dispositif repose aussi sur une relation particulière entre ceux qui filment et ceux qui sont filmés : immersion au long cours, proximité, participation aux activités, attention à la place de la caméra et à la possibilité pour les personnes filmées d’intervenir sur leur présence à l’image. La caméra n’est donc jamais tout à fait extérieure. Elle est dans le monde qu’elle regarde. Le film s’éloigne des discours et répond par des gestes. Après la lutte, il reste encore quelque chose à faire : vivre.
Fadoua Medallel | Septembre 2026
Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 20 Septembre 2026 :



