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Le cinéma à l’épreuve de l’endoctrinement

Depuis les origines du cinéma, une question traverse la pensée esthétique : une image doit-elle seulement représenter le monde ou doit-elle nous apprendre à le regarder autrement ?
Avec Making Of (2006), Nouri Bouzid raconte l’itinéraire d’un jeune homme entraîné vers l’extrémisme. Il propose un film où la mise en scène devient elle-même un espace de questionnement. Le film dans le film, les ruptures narratives, l’intervention du réalisateur dans son propre récit et le brouillage entre fiction et réalité constituent autant de procédés de distanciation. Dans une logique qui rappelle le théâtre de Brecht, le film rend visibles les mécanismes de la représentation.

Ce long-métrage de fiction apparaît dans une Tunisie où la question de l’islamisme est à la fois ancienne et difficilement dicible. Sous Ben Ali, l’islamisme politique est interdit et l’espace public étroitement contrôlé. Quelques mois après le tournage, entre décembre 2006 et janvier 2007, les affrontements de Soliman opposent les forces de sécurité à un groupe salafiste djihadiste armé. Le procès qui suit en 2008 donnera à cet épisode une visibilité nouvelle. Sans que Making Of puisse évidemment « prédire » ces événements, cette proximité lui donne, rétrospectivement, une résonance particulière : la fiction de Bouzid rencontre une réalité qui allait bientôt s’imposer dans l’espace public tunisien.
Comment alors parler de l’endoctrinement sans risquer de produire, à son tour, un discours fermé sur lui-même ? Comment représenter un processus qui transforme un individu en lui imposant une vision unique du monde, sans adopter une forme qui prétendrait elle aussi détenir une vérité définitive ? La réponse de Bouzid est cinématographique : face à un discours qui dicte une seule manière de penser, il construit une forme fondée sur le doute et la confrontation.

Au centre du film se trouve Bahta, jeune danseur de breakdance interprété par Lotfi Abdelli. Il appartient à une jeunesse qui aspire à exister par le corps et la liberté. Mais derrière cette énergie se cachent un sentiment d’exclusion et l’impression d’un avenir sans véritable horizon. Bahta veut trouver une place, devenir quelqu’un. C’est dans cette faille que l’idéologie peut s’engouffrer. Il est progressivement dépouillé de ses repères pour recevoir, en échange, une identité prête à porter. L’extrémisme lui offre ce que sa vie ne lui donnait plus : une fonction et une appartenance.
Le titre Making Of prend alors une première dimension. Il désigne évidemment les coulisses d’un film en train de se faire. Mais il désigne aussi la création d’un personnage et, plus profondément encore, d’un regard.

À plusieurs reprises, Lotfi Abdelli, l’acteur, sort du jeu, s’adresse au réalisateur, exprime ses doutes et ses craintes. La frontière entre Lotfi et Bahta devient volontairement incertaine. Bouzid a expliqué, dans une interview réalisée par Kamel Ben Ouanes et publiée en 2007, avoir laissé à Lotfi une grande liberté pour réagir face à la caméra, notamment lorsqu’il sortait du personnage pour parler en son propre nom. Plus de deux heures de ces moments ont été filmées, entre échanges et improvisations, mais seule une douzaine de minutes ont finalement été retenues dans le film. Bouzid les conserve dans leur continuité, sans découper ni recomposer les réactions de Lotfi. Ce qui semble spontané est pourtant construit : parmi les réactions filmées, le cinéaste choisit celles qu’il montre.
L’acteur intervient alors dans la manière dont son personnage est représenté. Il devient un premier regard critique sur le film en train de se faire.
Cette relation entre Lotfi et Bouzid interroge en même temps le pouvoir du réalisateur sur son acteur et sur son spectateur. Le réalisateur dirige-t-il l’acteur ? L’acteur oblige-t-il le réalisateur à reconsidérer son film ? Et le spectateur, à son tour, peut-il rester extérieur à ce conflit ?
Making Of n’apporte pas de réponse définitive à la radicalisation ; il met au jour les processus qui façonnent nos certitudes. Là où le discours dogmatique cherche à refermer le regard, le film l’oblige à rester ouvert.
Fadoua Medallel | Août 2026
Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 16 Août 2026 :


