Cast & Crew
Le bruit du silence
Le dernier film de Mehdi Hmili commence par une sensation. Avant même de raconter une histoire, il fait entendre une matière. Avec Exil (2025), Hmili poursuit une œuvre traversée par l’exclusion et la violence sociale. Il déplace ici son regard vers le monde ouvrier et industriel tunisien. Les destins individuels se retrouvent pris dans des rapports de pouvoir qui les dépassent.

Un homme assis au bord d’un lit, perdu dans ses pensées. Une présence féminine à l’arrière-plan, effacée. Et surtout, aucun mot. Mehdi Hmili commence par enfermer le spectateur dans un état intérieur avant de lui donner les clés du récit. Les plans très serrés et une bande sonore saturée font du corps le premier territoire du film.
Puis vient l’aciérie. Les flammes, le métal, les machines et leurs grondements donnent l’impression d’un organisme gigantesque qui respire et dévore.
Cette matière industrielle produit aussi un monde social. Une communauté d’hommes qui travaillent, souffrent, mangent et dorment ensemble, mais où l’intimité demeure impossible. Les corps sont proches, les émotions éloignées. Le manque et le désir, sous toutes leurs formes, circulent dans les non-dits.
Après le couscous partagé viennent les assiettes sales et les rats qui se nourrissent des restes. Le motif fait écho à celui de L’Opéra de quat’sous de Brecht et Weill, où le rat renvoie à un imaginaire de la misère et des êtres relégués, comme dans Streams (Amel et les fauves) (2022). Ici, derrière la solidarité apparente du repas, se dessine déjà une société rongée de l’intérieur.
C’est dans cet univers que la mort d’Adel (interprété par Mohamed Kolsi), ouvrier de l’aciérie, fait naître une enquête. Mais Exil ne s’intéresse pas véritablement à la question policière. Ce qui l’intéresse, ce sont les vérités qui émergent peu à peu : un monde de compromis et de loyautés, où chacun sait quelque chose, mais où personne ne peut, ou ne veut, tout dire. L'accident révèle les intérêts qui entourent la privatisation de l’aciérie publique.
Le long-métrage s’inscrit ainsi dans un contexte tunisien marqué par les transformations économiques de l’après-révolution et par la remise en question du modèle industriel public. Derrière l’aciérie et ses ouvriers se dessine un monde dutravail fragilisé, pris entre intérêts économiques et perte de repères. La mort d’Adel apparaît comme le symptôme d’un système en train de se défaire.
Le véritable sujet du film semble finalement être le silence. Silence des ouvriers, silence des institutions, silence autour du désir, silence autour d’Adel. Le travail sonore d’Amélie Legrand et du sound designer Ismail Ben Abdelghaffar donne à ce silence une présence physique : les machines parlent à la place des hommes, et les bruits métalliques résonnent comme les cris que personne ne pousse.

C’est aussi ce qui rapproche l’aciérie de l’univers kafkaïen du Château. Mohamed (interprété par Ghanem Zrelli), lui aussi employé de l’aciérie, évolue dans une structure dont il ne comprend jamais complètement les règles. Il cherche une vérité mais rencontre des portes fermées, des responsables qui esquivent. Son exil est moins géographique que mental : il se retrouve étranger à son propre monde.
La dimension fantastique radicalise cette aliénation. Comme dans Titane, le métal finit par pénétrer le corps. La voiture rouillée, l’arme fabriquée dans l’usine et surtout la chaîne d’acier prolongent cette contamination. La chaîne possède une double valeur : elle sert à immobiliser les autres, mais elle matérialise aussi les liens qui emprisonnent Mohamed : l’usine, la violence, Adel, le secret. Il croit maîtriser l’acier ; progressivement, l’acier le maîtrise.
Adel disparaît dans l’explosion. Mohamed disparaît dans son enquête. Les ouvriers disparaissent derrière leur fonction. Les sentiments derrière les mots qu’ils ne trouvent pas. Et finalement, l’homme derrière son propre corps. Tous sont peu à peu exilés de leur propre existence. Comme si, à force de se taire, l’homme finissait par devenir la matière de son propre silence.
Fadoua Medallel | Août 2026
Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 30 Août 2026 :


