Au pays de l’oncle Salem
2019

Au pays de l’oncle Salem

Tunisie, Septembre 2013 Il ne reste qu’une quinzaine de jours avant la rentrée scolaire. Oncle Salem, concierge d’une petite école de campagne, entame des travaux d'entretien rudimentaires. Soucieux de l’état du drapeau, il décide d’aller chercher un nouveau. Oncle Salem se déplace vers la ville, où les réverbérations d’une révolution trahie courent les esprits et les rues.

Ce que Salem peut réparer.

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Il y a quelque chose d’étrange dans le film Au pays de l’oncle Salem. Pendant une grande partie du film, presque rien n’est dit. Et pourtant, tout semble parler. Le film construit son personnage par une succession de gestes.

Le court-métrage se déroule en Tunisie, en 2013, dans une école rurale d’Aïn Ragued. Au centre du film, Salem, gardien de l’établissement, veille sur les lieux et en assure la maintenance. Il peint un mur. Il répare une vitre, intervient sur une installation électrique, arrose la terre. Salem veille sur l’école jusque dans ses moindres détails. La mise en scène s’attarde sur ces mouvements humbles, laisse le temps les habiter et révèle, dans leur répétition, une poésie propre au quotidien. La caméra le montre d’en haut, de près, à travers une fenêtre, dans des cadres qui l’isolent ou l’enferment. L’homme appartient à cet espace qu’il s’applique à préserver.

À travers lui, le film fait apparaître une autre dimension du collectif : celle qui se construit dans les tâches ordinaires qui permettent à un lieu commun de continuer à fonctionner. Et pourtant, dans cette école soigneusement entretenue, un objet demeure à l’écart de cette dynamique : le drapeau.

Il est usé, presque réduit à un morceau de tissu. Contrairement au mur ou à la vitre, son problème n’est pas fonctionnel. Le drapeau peut encore flotter. Ce qui est abîmé, c’est ce qu’il signifie.

Le choix de Salem de partir en chercher un autre introduit alors une rupture fondamentale.

Jusqu’ici, son rapport au monde était concret. Il intervenait sur des éléments qu’il pouvait toucher. Avec le drapeau, il s’attaque pour la première fois à un objet qui relève de l’ordre du symbole. Le film confronte alors Salem à une autorité qui lui échappe.

La campagne laisse place à la ville, le silence au brouhaha, les initiatives individuelles à la foule.

Et lorsqu’une manifestation éclate, elle est filmée depuis le point de vue de celui qui la subit. Salem se retrouve emporté dans le mouvement des autres.

Celui qui était capable d’agir sur son environnement devient incapable d’agir sur ce qui lui arrive. La violence collective le traverse, l’emporte, malgré lui et le transforme en accusé. Il était parti pour remplacer un drapeau ; il se retrouve associé à un trouble à l’ordre public.

Le film produit alors une forme d’ironie presque absurde : plus Salem cherche à prendre soin d’un symbole commun, plus il découvre qu’il ne contrôle absolument pas ce que ce symbole peut déclencher dans l’espace public.

La différence entre Salem et la foule est d’ailleurs frappante. Lui agit seul, dans la routine et la durée. La foule agit par le nombre, la vitesse et le bruit. À l’école, chaque intervention produit un effet visible. Dans la rue, l’individu disparaît dans un mouvement qu’il ne maîtrise pas.

Même le tribunal prolonge cette disparition. Les noms sont énumérés, les accusations prononcées, les peines décidées. L’homme que le film avait patiemment singularisé par ses habitudes est ramené à une affaire parmi d’autres.

Le retour à l’école ne met pourtant pas fin à cette dépossession. Quinze jours plus tard, tout reprend sa place. Mais quelque chose détonne : après tant de silence, Salem prononce enfin ses premiers mots, et ce sont des insultes adressées à l’instituteur en réponse à une remarque banale. Le film ne nous dit pas ce qui se joue en lui : colère, humiliation, épuisement ? L’insulte apparaît comme un débordement. Le quotidien reprend ses droits avant même que Salem ait pu mesurer ce qu’il vient de traverser. Il doit se remettre au travail, comme si rien ne s’était passé. Les événements s’enchaînent plus vite que notre capacité à les comprendre, ne laissant parfois derrière eux qu’une parole brusque, échappée avant même d’avoir pu être pensée…

Puis vient la dernière image. Les enfants chantent l’hymne. Salem lève le drapeau. Mais ce n’est pas celui qu’il était allé chercher. Cette reprise est plus importante qu’une simple conclusion narrative. Elle produit une contradiction. Tout le déplacement de Salem paraissait devoir conduire à un remplacement ; le film revient finalement au même drapeau. À ce moment là apparaît Cioran : « Toutes les calamités : révolutions, guerres, persécutions proviennent d’un à-peu-près… inscrit sur un drapeau. »

La phrase sur fond noir introduit le soupçon que les signes censés fabriquer un « nous » peuvent aussi devenir des foyers de division et de violence. Mais le film ne résout pas cette contradiction.

Le collectif peut être une école entretenue chaque jour par un homme presque invisible. Il peut aussi être une foule qui emporte les individus. Il peut produire un sentiment d’appartenance comme il peut produire une mécanique dont personne ne contrôle plus les conséquences. Entre ces deux réalités, Salem reste à sa place : au travail. Il ne peut peut-être pas réparer ce que le drapeau représente. Il peut seulement continuer à réparer ce qui est devant lui. Au pays de l’oncle Salem, le geste individuel est à la fois dérisoire et nécessaire.

Fadoua Medallel | Octobre 2026

 



Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 11 Octobre 2026 :

Coupure La Presse Article Film Au pays de l’oncle Salem, réalisé par Slim Belhiba (2019)

 

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