The Stories
2025

The Stories

À l’été 1967, en Égypte, Ahmed, un jeune pianiste en devenir, entame une amitié à distance avec Liz, sa correspondante autrichienne. Leur lien, accueilli avec méfiance par leurs proches, devient une force qui nourrit la poursuite du rêve d’Ahmed : se produire lors d’un concert public. Au fil des années, alors qu’ils traversent les joies et les épreuves de la vie, leur relation et leur ambition commune résistent à la guerre, aux conflits familiaux et aux pressions sociales auxquelles ils sont confrontés dans l’Égypte des années 1980.

 
 
une Égypte intime sous le poids de l’Histoire

Film The Stories

Réalisé par le même cinéaste que Yomeddine, qui avait obtenu le Tanit d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage en 2018, The Stories dialogue avec un cinéma arabe contemporain préoccupé par les questions de mémoire et d’identité. Ce nouveau long métrage a reçu le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage en 2025.

Le récit cherche à montrer comment l’Histoire nationale pénètre l’espace privé, comment les discours des dirigeants deviennent la bande sonore des familles, comment les événements politiques modifient les trajectoires personnelles et comment les souvenirs individuels deviennent une autre forme d’archive.

Le film suit le parcours d’Ahmed, un jeune pianiste égyptien dont les aspirations artistiques se heurtent aux bouleversements politiques et historiques qui marquent l’Égypte de la seconde moitié du XXᵉ siècle. À travers son histoire et sa correspondance avec Elizabeth, une jeune Autrichienne, le récit entremêle destin individuel, relations familiales et amoureuses, tout en dressant le portrait d’une génération confrontée aux guerres et aux mutations sociales.

L’Histoire égyptienne est observée depuis les cuisines, les bureaux, les conversations familiales et les souvenirs personnels. Les discours de Nasser, de Sadate ou de Moubarak incarnent une identité nationale construite depuis le sommet du pouvoir, mais le film leur oppose une autre mémoire, celle des citoyens ordinaires, faite d’émotions et d’expériences vécues.

Cette approche rappelle certains films qui interrogent les grands bouleversements historiques à partir des espaces privés. Dans "Le Cadeau de Noël" (2018), court métrage devenu par la suite long métrage "Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé" (2024), Bogdan Mureșanu observe la fin du régime de Ceaușescu depuis le quotidien d’une famille roumaine confrontée à la peur et aux conséquences concrètes de la dictature. La différence intéressante est que le film roumain travaille davantage la peur provoquée par un régime qui contrôle la parole, alors que The Stories travaille plutôt la manière dont un récit national officiel s’installe dans les consciences et les habitudes.

Dans The Stories, la parole présidentielle diffusée dans les medias participe à la construction d'une vision officielle de la nation, à travers une véritable mise en scène du pouvoir. Le film montre comment la propagande politique s'immisce dans les foyers, accompagne les repas et les conversations. Les grandes figures nationales deviennent alors des présences familières, dont l’image façonne la manière dont une génération se représente son propre pays.

Cette réflexion se cristallise autour d’un motif qui traverse le récit : la photographie avec le président. Chez le père d’Ahmed, la photographie prise avec Nasser possède une valeur affective, celle d’un souvenir personnel. Chez son ami Chams, elle devient au contraire un symbole de réussite sociale lorsqu’elle est exposée dans son bureau après sa promotion, comme une preuve de proximité avec le pouvoir. La photographie devient alors un objet politique, une extension du récit officiel du pouvoir. Être photographié avec le président signifie apparaître comme reconnu par l’État, intégré dans son ordre symbolique. Le film observe ainsi comment l’image présidentielle pénètre les imaginaires individuels et comment la propagande transforme la relation entre citoyens et dirigeants en une relation affective. Le malentendu avec la belle-mère autrichienne révèle moins une différence de pratique qu’un écart dans la relation symbolique au pouvoir. La question d’Ahmed sur le désir d’obtenir une photo avec le président met en évidence une forme de proximité ritualisée avec la figure présidentielle en Égypte, qui n’a pas la même signification dans d’autres contextes culturels. Lorsque Ahmed cherche à son tour à obtenir une photographie avec Moubarak, le film montre la permanence de ce besoin de reconnaissance à travers les générations. Mais il pose surtout une question essentielle : la véritable reconnaissance vient-elle du pouvoir ou de soi-même ? La réponse semble finalement se trouver dans le retour d’Ahmed à la musique. Après une vie où son identité artistique est restée suspendue, jouer de nouveau devant un public apparaît comme une forme de réconciliation intérieure.

La réflexion sur la mémoire se prolonge dans plusieurs dimensions du récit. La relation entre Ahmed et Elizabeth commence par un échange de lettres grâce au système des correspondants. Avant de rencontrer un visage, chacun découvre une écriture. Leur relation repose sur l’attente et l’imagination. Ils vivent une construction progressive d’un récit de soi. L’amour devient alors une forme de traduction entre deux cultures et deux manières d’habiter le monde. La mémoire circule également au sein de la famille. La mère qui écrit en secret préserve une partie invisible de l’histoire familiale. Ahmed reproduit à son tour certaines trajectoires héritées de son père et de son grand-père en devenant fonctionnaire, montrant que certaines destinées sociales se transmettent presque inconsciemment.

Le football occupe enfin une place singulière dans cette mémoire collective. Il dépasse largement le cadre sportif pour devenir un langage commun et un espace d’appartenance. Alors que la politique divise et que les personnages traversent les guerres et les frustrations, les matchs offrent un moment où une émotion peut être partagée. Les rencontres sportives deviennent des souvenirs familiaux et des repères générationnels. Les croyances autour de la place que chacun doit occuper devant le téléviseur ou de celui qui porte malheur montrent comment une passion populaire s’inscrit jusque dans les rituels domestiques. Une nation se construit aussi dans les pratiques ordinaires et les émotions collectives.

Sur le plan de la mise en scène, The Stories cherche constamment à reconstruire une époque à travers les costumes, les décors, les archives, les émissions de télévision et les discours politiques. Cette volonté documentaire produit une véritable richesse historique, mais elle constitue également l’une des limites du film. La reconstitution paraît parfois trop visible, comme si le film cherchait davantage à prouver son époque qu’à la faire ressentir. Certains décors semblent trop construits et les symboles sont souvent explicités. Cette dimension pédagogique rend le récit accessible mais réduit parfois son mystère. Le résultat est paradoxal : The Stories veut raconter toute la complexité de la vie, mais sa mise en scène cherche souvent à organiser cette complexité de manière trop lisible.

Malgré ces réserves, The Stories demeure une œuvre ambitieuse qui tente de raconter l’Égypte à travers ceux qui l’ont vécue.  Sa plus grande réussite est de montrer que l’Histoire n’existe réellement que lorsqu’elle rencontre les individus : un match regardé en famille, une lettre attendue depuis l’étranger, une photographie présidentielle conservée dans un tiroir, un rêve artistique abandonné puis retrouvé. À force de vouloir embrasser la politique, l’amour, la mémoire, le football, la migration, la famille et les différentes formes de réussite sociale, le film reste parfois à la surface de ses propres idées. Pourtant, il laisse derrière lui une interrogation stimulante : comment une nation se raconte-t-elle depuis les vies ordinaires ? Car au fond, The Stories défend une idée simple : l’Histoire appartient à ceux qui l’écrivent, à ceux qui la vivent et la transmettent.


Fadoua Medallel | Juillet 2026

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