Layla, ma raison
1989

Layla, ma raison

"La légende contée par André MIQUEL dans son roman « LAYLA MA RAISON » est l'une des plus anciennes histoires d'amour que l'humanité ait connues. Majnûn et Layla nés dans l'Arabie du VIIème siècle, nous paraissent familiers à travers les couples d'amants célèbres : TRISTAN et ISEULT, ROMEO et JULIETTE... Majnûn et Layla sont l'amour, la folie et la poésie, mais Majnûn est aussi « une âme ivre et libre » qui aime, défie l'ordre établi, crie cet amour et le paye de sa propre vie. Il est d'une exigence absolue et se meut hors de toute contrainte, dans un espace où s'inscrit toute sa dimension. Personnage de légende, Majnûn est paradoxalement contemporain".

Quand la parole se fige en cri muet !

© Layla, ma raison (1989)

Dans Leyla, ma raison, Taïeb Louhichi filme l’une des histoires d’amour les plus célèbres de la littérature arabe classique : celle de Qays et Layla. Mais derrière la légende des amants séparés se cache une histoire plus troublante. Celle d’un homme qui, en proclamant son amour, franchit une limite que son monde ne lui pardonne pas.

Popularisé par le poète Qays ibn al-Mulawwah, au VIIe siècle, et immortalisé dans l’œuvre de Nizâmî de Ganja, au XIIe siècle, ce récit traverse le temps avant d’inspirer à André Miquel un roman éponyme, publié en 1984. C’est ce livre qui sert de source directe au film. Louhichi a porté cette oeuvre sur la scène internationale : Elle fut sélectionnée en compétition officielle à la Mostra de Venise et récompensée au FESPACO par les prix de la meilleure image et du meilleur son.

Qays, jeune poète, aime Layla depuis l’enfance. Il lui écrit son amour et le rend public en la nommant. Le père de Layla n’est pourtant pas nécessairement hostile au mariage. C’est la publicité de l’amour qui transforme la situation en scandale. Layla est finalement mariée à un autre et Qays sombre progressivement dans la folie, devenant « Majnoun », le fou.

Cette relation d’amour qui lie Majnoun à Layla, tourmentée par les conventions sociales et les traditions familiales, semble à la fois ancienne et étonnamment contemporaine. Louhichi filme ce que la parole fait à une communauté et comment, lorsqu’elle ne peut plus être entendue, elle finit par se transformer en cri. Dans ce film, la parole possède une puissance sociale. Le poème agit sur le réel. C’est parce que Qays parle que son destin bascule.

Leyla ma raison de Taïeb Louhichi repose sur les codes du drame romantique : une histoire d'amour centrale, contrariée par un obstacle qui ne peut aboutir. Cette impossibilité, chargée d'émotion et baignée d'une esthétique mélancolique donne au récit son caractère tragique.

Mais l'amour, chez Louhichi, se transmute. Au désespoir des cœurs déchirés succède un autre chant, plus vaste, plus vertigineux : celui du désert et des palmeraies. C'est là que le héros se retire, loin d'un monde qui ne le comprend pas. Et peu à peu, son amour déborde la femme aimée. Layla, incarnée par Anca Nicola, n'habite d'ailleurs que rarement l'écran, comme si elle s'effaçait pour laisser place à l’étendu. Son absence cesse alors d'être une torture : elle devient union mystique, élan vers Dieu. Ce qui restait du drame romantique se consume dans une action autodestructrice, portée par une volonté de mort. La mort choisie comme passage, comme dernière étreinte.

Le rôle de Majnoun est interprété par Safy Boutella : musicien et compositeur algérien. Quelques années plus tard, Boutella intitule l’un de ses albums “Mejnoun”, comme si cette figure avait continué de résonner dans son œuvre !

© Layla, ma raison (1989)

Les personnages secondaires enrichissent cette tragédie avec une profonde humanité. À l’image de Fatma Ben Saïdane qui incarne Amina, la nourrice de Qays et son unique lien avec le monde des hommes. Elle  joue un personnage muet, une interprétation qui rappelle sa présence dans Arab de Fadhel Jaziri et Fadhel Jaïbi. Elle adopte une posture réservée et une expression de souffrance contenue. Sa performance sert de toile de fond émotive à l'histoire, incarnant la lutte intérieure de Qays avec une retenue efficace.Elle occupe surtout une position charnière : Amina se tient au milieu de la famille, au cœur de ses contraintes, prise entre les exigences du clan et son attachement à l'enfant qu'elle a nourri. Son silence cristallise l'impuissance de ceux qui, au sein même de la société, voudraient intervenir mais ne le peuvent pas. En donnant à la femme la plus proche de Qays une voix réduite au silence, Louhichi accentue sa critique de la société : une société refermée où

la parole est confisquée par les codes de l'honneur et où le cri, faute de pouvoir se dire, finit par se perdre dans le vent du désert. Le mutisme d'Amina devient ainsi le contrepoint de la loquacité de Qays : lui parle trop et transgresse ; elle ne peut pas parler et assiste, impuissante, à la destruction de ceux qu'elle aime.

Fadoua Medallel | Septembre 2026

 



Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 13 Septembre 2026 :

 

Coupure LA PRESSE-Article autour du film Layla Ma Raison réalisé par Taieb Louhichi-Fadoua Medallel-Cinephile tunisienne

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