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La présence invisible !

La Corde a fait l’objet de nombreuses analyses, au point que son dispositif paraît avoir livré tous ses secrets. Pourtant une rencontre avec Mika Ben Miled, figure du montage dont le parcours traverse plusieurs décennies de cinéma, ouvre une nouvelle perspective : celle d’une filiation inattendue avec le cinéma tunisien.
Selon son témoignage, Hédi Ben Khelifa se serait inspiré du film de Hitchcock pour réaliser Ezziara (La Visite), l’un des trois courts métrages réunis dans Au pays du Tararani, en 1972. Une référence que le cinéaste aurait lui-même revendiquée. La rencontre devient alors le point de départ d’une autre lecture de La Corde.
Sorti en 1948, le film repose sur une prouesse technique qui donne l’illusion d’une prise unique. À l’époque, les bobines de pellicule ne permettent d’enregistrer qu’une dizaine de minutes : Hitchcock organise donc le film en une succession de longs plans, dissimulant leurs raccords pour préserver l’impression de continuité. Dans un appartement new-yorkais, deux jeunes hommes viennent de commettre un meurtre. Ils cachent le corps dans un coffre qui leur sert de table, puis reçoivent leurs invités. La caméra circule dans cet espace clos et glisse d’un visage à l’autre. Elle accompagne une soirée qui se déroule sous la menace constante du secret. Cette fluidité constitue un véritable défi. Elle maintient le crime au cœur de la scène alors même que le cadavre demeure dissimulé. Tout s’organise autour du coffre, qui n’a pas besoin d’être ouvert pour peser sur les conversations. L’événement caché continue ainsi de gouverner le présent.
C’est dans cette tension entre ce qui se voit et ce qui agit hors du regard qu’une autre histoire vient rencontrer celle de Hitchcock.
Dans Sahirtou minhou ellayali (سهرت منه الليالي), nouvelle d’Ali Douagi dont Hédi Ben Khelifa tire Ezziara, une jeune épouse, Zakia, confie à sa tante les violences conjugales qu’elle endure. Indignée, sa tante lui conseille de demander le divorce. Mais Zakia l’interrompt soudain pour lui demander de baisser la voix : son mari dort dans la chambre voisine.
Le récit se resserre alors autour de l’homme endormi dans la chambre d’à côté. Sa proximité suffit à interrompre la parole, à contraindre les deux femmes à mesurer le volume de leur voix. Comme le cadavre dans La Corde, il demeure hors de l’échange immédiat tout en organisant ce qui peut s’y dire.
Le rapprochement ne tient évidemment pas à une équivalence entre le meurtre et la violence conjugale, mais à une question de mise en scène. Le plan-séquence pourrait ainsi devenir autre chose qu’un exercice de virtuosité : un moyen de matérialiser une emprise diffuse et d’en rendre les effets perceptibles sur les personnages.
Reste que le film tunisien auquel cette lecture conduit demeure introuvable. Selon les informations rapportées, Ezziara durait quinze minutes et se composait de trois bobines. Ces quelques données techniques dessinent les contours d’une œuvre dont les images restent pourtant inaccessibles. La comparaison avec Hitchcock repose alors sur un témoignage, le texte de Douagi et sur les souvenirs de ceux qui ont connu le film. Comment écrire sur un film que l’on n’a pas vu ? Ezziara reste ainsi le hors-champ de cet article : une œuvre dont on peut retracer l’histoire, mais dont les images continuent de se dérober.
Fadoua Medallel | Octobre 2026
Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 18 Octobre 2026 :


