Le Caire raconté par Youssef Chahine
1991

Le Caire raconté par Youssef Chahine

« J’aime Le Caire. Si profondément que quand on me pose la question “comment” je me trouve cherchant mes mots. Les moments les plus doux de mon existence, les vers les plus beaux que j’ai connus. Comment je t’aime, laisse-moi énumérer les manières… » (Youssef Chahine)

Déconstruire l’image pour révéler la ville

Le Caire raconté par Youssef Chahine

En 1991, lorsqu’il réalise Le Caire raconté par Youssef Chahine (Al Qahira Menawara bi Ahlaha), Youssef Chahine est un cinéaste arrivé à pleine maturité, déjà reconnu internationalement. Le film, court métrage de vingt-deux minutes commandé par la télévision française, ouvre cette même année la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes.

La commande semble, au départ, simple : filmer Le Caire pour répondre à un regard occidental. Mais Chahine déplace rapidement la question : comment raconter une ville lorsqu’on la regarde déjà à travers les attentes de celui qui nous regarde ?

Pour y répondre, le cinéaste adopte une forme proche du conte arabe, notamment par sa narration fragmentée, ses récits enchâssés, la circulation entre réel et fiction et la présence centrale du conteur. Mais il transforme profondément cette forme : le merveilleux traditionnel disparaît au profit d’un réel contradictoire et multiple.

Le film s’ouvre sur Chahine lui-même. Après avoir été interpellé par un jeune homme à la recherche d’un emploi, il apparaît ensuite dans une classe où il explique à ses étudiants la commande française : filmer Le Caire. Sa question « Qu’attendent-ils de moi ? » devient le véritable point de départ du récit.

Les étudiants répondent par une succession d’images immédiatement reconnaissables : les pyramides, le Nil, les souks, la danse orientale. Le Caire existe déjà dans l’imaginaire de ceux qui le regardent. Avant même d’être filmée, la ville est donc déjà représentée.

Cette séquence peut être rapprochée des analyses d’Edward Said dans L’Orientalisme : l’Occident construit un « Orient » figé, exotique et folklorique, qui finit par précéder le réel. Chahine ne rejette pourtant pas frontalement ces clichés. Il semble d’abord les accepter, mais les filme avec une distance qui en révèle progressivement le caractère mécanique. Il endosse le rôle du conteur oriental attendu pour mieux montrer les limites de cette représentation.

Le conte commence ainsi comme un masque.

La rupture intervient lorsque les images attendues se confrontent au quotidien. Le jeune diplômé sans emploi, les ouvriers entassés dans un camion, les habitants menacés d’expulsion ou encore les contradictions entre discours politiques et réalité sociale introduisent une autre image du Caire. La question de Chahine à ses étudiants « Et si le film était tragique ? » condense cette fracture. Le silence qui suit suggère qu’une telle possibilité ne rentre pas dans le récit attendu. La misère, le chômage et la violence sociale ne correspondent pas au Caire pittoresque que la commande semble appeler.
À partir de là, Chahine déconstruit les conditions dans lesquelles la ville est censée être montrée.

La partie centrale du film fonctionne comme une succession de récits enchâssés, à la manière du conte arabe et des Mille et Une Nuits. Chahine passe d’une histoire à l’autre : une famille vivant dans un espace exigu, un jeune mécanicien et ses illusions, des habitants expulsés de leur quartier, des promoteurs immobiliers, des touristes, mais aussi des scènes de souk, de café ou de prière. Aucune de ces histoires ne constitue à elle seule « le » récit du Caire. Ensemble, elles forment une mosaïque urbaine.

Le film brouille constamment les frontières entre documentaire et fiction, entre acteurs et non-acteurs, entre situations spontanées et scènes mises en scène. Cette hybridité est essentielle : le réel n’existe jamais indépendamment de la manière dont il est raconté. Chahine montre un espace traversé par des forces contradictoires : spiritualité et matérialisme, désir et contrainte, modernisation et précarité, solidarité et violence sociale.

Le film reprend la structure du conte sans reprendre son merveilleux traditionnel. Aucun djinn, aucun objet magique : le merveilleux se trouve dans la capacité du réel lui-même à produire des correspondances. Le montage joue alors un rôle essentiel. Certains objets et certaines images circulent d’une séquence à l’autre et créent des liens invisibles entre des mondes apparemment éloignés. La séquence des chaussures en est l’un des exemples les plus subtils. Elle commence pendant la prière du vendredi : les fidèles retirent leurs chaussures avant d’entrer dans l’espace sacré. Puis le montage fait glisser l’image vers une affiche de cinéma, une vitrine, une femme voilée, puis une femme essayant des talons.

La chaussure passe ainsi du religieux au cinématographique, du marchand à l’intime. Le montage montre leur coexistence. L’objet devient un passage entre plusieurs réalités. C’est là que Chahine remplace le merveilleux du conte par une véritable poétique du montage : les images se répondent et révèlent une ville plus complexe que n’importe quel portrait touristique.

Dans la tradition arabe, le hakawati, le conteur, occupe une place centrale. Chahine reprend cette figure tout en la transformant. Sa voix off accompagne notamment une séquence consacrée au matin cairote. Il y exprime son attachement à la ville, et surtout à ses habitants.

Ce moment suspend brièvement la fragmentation du film. Pourtant, Chahine ne redevient pas pour autant le maître du récit. Sa voix se mêle aux autres voix et aux autres histoires. Il devient le conteur, celui qui permet aux récits de circuler.

La résolution du film arrive avec un geste brutal : un « CUT ». Alors qu’une scène semble conduire un jeune homme vers l’extrémisme, la voix de Chahine interrompt l’action. Tout s’arrête. Les acteurs se lèvent. Le dispositif cinématographique devient soudain visible. Ce que nous pensions être le réel était donc une construction. Ce dénouement est essentiel : Chahine nous rappelle que toute représentation est fabriquée. Dans un conte traditionnel, la fin referme l’histoire. Ici, elle produit l’effet inverse : elle ouvre une réflexion sur l’acte même de raconter.

Au terme du film, Le Caire n’apparaît ni comme la ville exotique attendue par le regard occidental, ni comme une simple ville de misère. Il apparaît comme une constellation d’images, de voix, de contradictions et de récits. Chômage, religion, modernisation urbaine, consommation, désir, discours politiques et dérives idéologiques coexistent sans être définitivement ordonnés. Chahine ne propose aucune morale qui permettrait de résoudre ces contradictions. Il déconstruit l’idée même qu’une ville puisse être résumée à une seule image.
À travers la forme du conte, Chahine transforme donc une commande en réflexion sur le regard. Le Caire se révèle lorsqu’on accepte de le laisser raconter par une multitude de voix. Le véritable sujet du film est la lutte entre une ville vivante et les images que l’on fabrique pour la contenir.

Fadoua Medallel | Août 2026



Cet article a également été publié dans la presse écrite nationale, dans le journal La Presse, en date du 29 Mars 2026 :

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