La noce
1978

La noce

Il est minuit passé, l’action se déroule après le dîner qui clôture traditionnellement  le septième jour du mariage. Nous sommes dans une vieille maison de la médina, appartenant au père du marié. La propriété croulante est destinée à la démolition par décret municipal. Avec le départ des derniers invités, les mariés vont, dans un jeu cruel découvrir les mensonges, les malentendus, le mépris et les haines réciproques….

Un huis clos conjugal comme métaphore d’un monde en ruine !

 

La noce ou Al'urs du Collectif Nouveau Théâtre de Tunis (1978)

 

Entre Berlin, Hollywood et la médina de Tunis, une idée circule depuis le début du XXᵉ siècle : le théâtre peut être un instrument de vérité sociale, le cinéma un miroir des contradictions humaines. Bertolt Brecht a expérimenté cette tension : fasciné par le cinéma muet, frustré par Hollywood, inspiré par Chaplin et Lang, obsédé par la distanciation. Presque soixante ans plus tard, un collectif tunisien, Habib Masrouki, Mohamed Driss, Jalila Baccar, Fadhel Jaïbi, Fadhel Jaziri et leurs compagnons, transpose cette pensée dans un 35 mm granuleux, noir et blanc, à travers un mariage qui éclate et révèle le vide sous les apparences.

C’est dans sa version restaurée que j’ai découvert ou redécouvert le film, projeté dans le cadre de la 36ème session des Journées Cinématographiques de Carthage. Cette restauration est un geste patrimonial : elle redonne texture et souffle à une œuvre dont la force esthétique et critique n’a rien perdu de son acuité. Ce film échappe au temps. Inspiré directement de La Noce chez les petits-bourgeois (1919), œuvre de jeunesse de Bertolt Brecht, le film opère une transposition sensible inscrivant la farce brechtienne dans le corps même de la société tunisienne des années 1970. Dès les premiers plans, on est saisi par la sécheresse des cadres et la présence des corps. Tout annonce un cinéma qui cherche la confrontation.

Sarra (Jalila Baccar) et Fatah (Mohamed Driss) viennent de raccompagner les invités du dîner qui clôt traditionnellement le septième jour de mariage. La porte se referme. Le huis clos commence. Un duel implacable surgit : une mise à nu progressive des rancœurs et des humiliations. Les mots deviennent des armes. Les silences, des pièges. La moindre provocation appelle une riposte plus cruelle encore. L’espace domestique devient champ de bataille. La maison, héritée du père du marié, fissurée et usée enferme les personnages et les étouffe. Elle menace de s’effondrer. La métaphore est limpide sans jamais être appuyée : le couple est mal bâti, comme la maison ; l’ordre social qu’il incarne est tout aussi fragile. La Noce témoigne d’une volonté de placer le spectateur face à ses propres paradoxes et conserve, jusqu’à aujourd’hui, une résonance troublante. Car si les murs de la maison finissent par tomber, les murs invisibles, eux, semblent toujours se dresser entre nous.

Chez Brecht, La Noce est une comédie grinçante, presque burlesque, renforçant la satire. Le Collectif du Nouveau Théâtre conserve cette ossature, mais modifie profondément la tonalité. Ici, le rire se fige. Le comique cède la place à une violence psychologique, presque physique. L’humour noir naît de la cruauté et du malaise, frappant autant qu’il amuse. Le film agit comme un outil critique universel, capable de révéler les hypocrisies d’une société qui sacralise ses rites sans interroger leur contenu.

L’origine scénique du projet constitue précisément sa force. La mise en scène exploite l’héritage théâtral des acteurs : précision des mouvements et maîtrise du rythme. Le travail de Habib Masrouki, chef opérateur formé à l’ENS Louis-Lumière, est essentiel : contrastes tranchés, jeux d’ombres expressionnistes, visages sculptés par la lumière. On y perçoit des échos à Fritz Lang, mais aussi à un certain cinéma européen du couple en crise : Qui a peur de Virginia Woolf ? de Nichols (1966), Scènes de la vie conjugale de Bergman (1973), ou encore La Notte d’Antonioni (1961). Comme chez eux, l’intime devient laboratoire moral, où se révèlent les impasses d’une époque.

Ce long-métrage est profondément engagé, mais jamais démonstratif. Aucun discours explicite, aucun mot d’ordre. La critique passe par la situation elle-même, par l’usure des gestes et l’échec du langage. Ce mariage qui se défait est celui d’une société coincée entre traditions héritées et aspirations à un ordre nouveau. La maison promise à la démolition condense tout cela : un monde ancien que l’on n’habite plus vraiment, mais que l’on n’ose pas quitter.

La Noce est un film à voir, à transmettre. Il vous habite longuement et éclaire toute expérience critique du monde. Une radiographie sociale où tout éclat de rire a un arrière-goût amer, révélant que le mariage, pilier de l’ordre social, n’est peut-être qu’une construction branlante, prête à s’effondrer comme un meuble mal vissé.

Fadoua Medallel | Janvier 2025

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