C’était il y a quatre ans
1954

C’était il y a quatre ans

Un étudiant africain vivant en France est soudainement replongé dans ses souvenirs d’exil lorsqu’un chant de son pays natal retentit à la radio. Entre mémoire et présent, il traverse un moment d’introspection sur son identité partagée entre deux cultures, rapidement interrompu par le retour au quotidien occidental incarné par sa compagne.

Habiter deux mondes à travers le son !

Paulin Soumanou Vieyra

 

Paulin Soumanou Vieyra est mort l’année où je naquis. Il est l’auteur du livre « Histoire du cinéma africain : des origines à 1973 », première tentative de retracer ce cinéma dans son ensemble. Il a longtemps incarné, presque à lui seul, la critique cinématographique africaine.

En Tunisie, nous avons eu l’occasion de redécouvrir Paulin Soumanou Vieyra à travers l’hommage qui lui a été rendu lors de la 36ᵉ édition des Journées Cinématographiques de Carthage. À cette occasion, la version restaurée de son court-métrage « C’était il y a quatre ans » (1954) a été projetée lors d’une séance modérée par Olivier Barlet, en présence de Stéphan Vieyra, fils du cinéaste et gardien de sa mémoire.

Paulin Soumanou Vieyra, premier étudiant africain diplômé de l’IDHEC (aujourd’hui la Fémis), a mis sa formation européenne au service d’un cinéma engagé, attentif aux réalités de son époque et de son continent. Cette projection a permis de retrouver un regard pionnier : à la fois poétique, politique et profondément traversé par les questions d’exil et d’identité.

Le film met en scène un étudiant africain installé à son bureau. L’écoute de la radio fait surgir un chant de son pays natal, déclenchant un retour en mémoire vers son départ pour la France. Pris dans cette réminiscence, il se met à danser brièvement. L’arrivée de sa compagne française interrompt ce moment : elle remplace le disque et poursuit son initiation à la musique classique. Le récit repose ainsi sur une alternance entre présent et souvenir, structurant un mouvement intérieur continu.

Le film explore la mémoire comme expérience sensorielle déclenchée par le son. La radio, le chant traditionnel et la musique classique deviennent des vecteurs d’un tiraillement identitaire. L’exil y est perceptif : il s’inscrit dans les gestes quotidiens et dans les écarts entre deux univers culturels.

L’étudiant incarne une subjectivité en tension, partagée entre héritage et apprentissage. Sa compagne, figure de transmission culturelle occidentale, matérialise une autre forme d’éducation. Leur relation devient ainsi le lieu d’un frottement silencieux entre deux systèmes de référence, sans résolution explicite.

La mise en scène repose sur la sobriété et la suggestion. Les gestes (danser, écouter, changer de disque) remplacent le discours explicatif. Le montage organise un va-et-vient fluide traduisant la structure mentale du personnage. L’espace domestique devient un lieu introspectif où le cinéma se fait presque méditation.

Ce dispositif formel porte aussi, en filigrane, une dimension politique plus directe. Comme le rapporte Thierno Dia, une scène du court-métrage a été censurée par les autorités françaises, en raison d’une allusion à la guerre coloniale en Indochine. Clément Tapsoba précise que cette séquence montrait le bureau de l’étudiant, où apparaissaient les journaux L’Humanité et Le Monde, indices discrets mais lisibles de ses orientations politiques. Paulin Soumanou Vieyra refusa de couper ce plan, affirmant très tôt sa conception d’un cinéma engagé, capable d’être à la fois témoin du réel et espace de liberté.

Par sa structure fondée sur la mémoire involontaire et les déclencheurs sensoriels, le film peut évoquer certaines formes de modernité littéraire où le souvenir surgit par association. Il s’inscrit également dans une tradition de cinémas de l’exil, où la musique et les objets culturels deviennent des marqueurs identitaires et des zones de friction entre cultures.

« C’était il y a quatre ans » apparaît comme une œuvre discrète mais fondatrice, où Paulin Soumanou Vieyra, par un minimalisme remarquable, parvient à rendre sensible la complexité de l’exil, tout en esquissant une réflexion plus large sur la construction du sujet entre plusieurs mondes.

Fadoua Medallel | Avril 2026

 

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